LES BIENVEILLANTES - JONATHAN LITTELL


Oui alors, je sais bien que tout ou presque a déjà été dit sur ce livre, que chacun a pu donner son avis de critique, de blogger voire carrément de lecteur (oui, car il en est même qui l'ont lu). Le phénomène Littell a secoué une rentrée littéraire qui s'annonçait morose et dans le maelstrom qu'il a déclenché le Goncourt lui a même été décerné. Remarquez, il n'en avait pas fondamentalement besoin, il se vendait déjà très bien.

Mais pour en revenir à la problématique de départ, pourquoi écrire une critique d'un livre sorti il y a déjà presque un semestre et que de surcroît, tout le monde a déjà critiqué? Hé bien simplement parce que ça doit faire quatre mois que j'ai fini de le lire et que cet intermède m'a laissé le temps pour le digérer. Malgré cela et même encore aujourd'hui, je considère presque prétentieux de m'essayer à analyser et finalement juger une oeuvre d'une telle ampleur. Car indépendamment des qualités littéraires qu'on lui prête ou non, personne ne pourra décemment nier l'envergure des Bienveillantes.

Ainsi, pendant plus de neuf cent pages, J. Littell glisse le lecteur dans la peau d'un bourreau nazi Maximilian Aue, un officier SS envoyé en 1941 sur le front de l'est. Le narrateur désormais à l'automne de sa vie et directeur d'une usine de dentelle dans le nord de la France tient a replonger dans son passé en l'écrivant, non pas pour se justifier ou se dédouaner, mais pour dit-il, savoir s'il peut encore ressentir. Dès le début du livre, l'histoire concerne paradoxalement le lecteur : le narrateur n'essaie pas de s'excuser mais il nous dit quand même s'il écrit qu'il est sans doute né au mauvais endroit au mauvais moment. Il a fait ce qu'il a fait mais le message du livre consiste à nous dire que si nous nous croyons, nous, fondamentalement meilleur que lui et bien là commence le danger. Car au fond le livre, (comme le titre et les références à Eschyle en général et à l' Orestie en particulier sont les preuves), se base en grande partie sur la morale grecque : toujours juger les hommes sur leurs actes et non pas sur leurs intentions.

L'autre immense mérite du livre est qu'en neuf cent pages, jamais l'écriture en elle même ne devient malsaine, jamais on ne détecte chez l'auteur l'once d'une fascination pour son sujet. Il arrive à faire cohabiter la dimension administrative du nazisme et de la shoa dépeinte par Raul Hilberg avec la dimension psychologique d'un bourreau brillant et cultivé : car Max Aue est au fond un pur produit de ce que l' Allemagne pouvait faire de mieux! Docteur en droit, doté d'une culture littéraire et artistique insondables, francophile amateur de Rameau, Couperin et Flaubert et pourtant bourreau nazi.

Et c'est la grande force du livre que de détruire le mythe de l'inhumanité : notre réflexe courant est de chercher obstinément de l'inhumain dans l'histoire de la shoa pour nous rassurer sur notre propre part d'humanité. Or, les Bienveillantes nous montre que c'est exactement le contraire que l'on trouve dans les faits : de l'humain, encore de l'humain, toujours de l'humain. C'est évidemment profondément déstabilisateur, mais c'est aussi dans une certaine mesure quelque chose de salutaire à comprendre.

J. Littell réussit à nous amener de force au point de vue le plus humain des acteurs de la shoa : en soi, c'est une grande victoire du roman de nous approcher de cette subjectivité. Et c'est ce qui fait de cette histoire une fiction dans son essence même : car dans la réalité, on le sait, que ce soit ceux de l'Allemagne nazie ou encore du Rwanda, les bourreaux ne parlent pas. Ou alors creusement, pour ne rien dire. L'exemple le plus frappant reste évidemment le livre d' Hanna Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal : dans la tête du bourreau, l'inhumanité n'existe pas.

Sur le plan de la forme, la structure du livre peut paraître oppressante : pas de paragraphes, pas de lignes sautées, on a parfois l'impression d'étouffer. Néanmoins, une fois le livre ouvert, on ne peut plus s'en détacher : on est littéralement happé vers la fin, le bout du tunnel. En fait, il faut rendre au style de Littell l'immense mérite de nous faire engloutir des centaines de pages très denses alors qu'on n'est jamais très loin de l'horreur la plus entière. C'est un exploit qui témoigne à mon sens de l'immense talent littéraire du monsieur.

 

Alors oui, Les Bienveillantes m'ont durablement marqué. Avec le recul, j'accepte beaucoup mieux les défaut que je lui imputais dans un premier temps, en particulier au sujet des longs passages autour de la sexualité -on ne va pas se mentir, assez trouble- du narrateur à la fin du livre ; sans être choqué, je les trouvais un peu vains et éloignés de l'ensemble du roman. A présent, je les intègre mieux à la totalité de la narration. Car c'est une oeuvre qu'il faut envisager comme un tout, une somme, dont je pense la lecture aussi éprouvante, captivante qu'indispensable.

 

 

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