
Sorti en 1995, ce dessin
animé est une vraie claque en pleine figure. Il confirme que ce format spécial
qu'est l'animation constitue un pan à part entière du cinéma, un 7ème art dans
le 7ème art.
Dans un futur proche, les réseaux informatiques ont colonisé
chaque parcelle de la société humaine. Le major Mokoto Kusanagi, une femme
cyborg à la pointe de la technologie appartient à une unité d'élite de la police
japonaise, la section 9 ; cette dernière est à la recherche d'un pirate
informatique surdoué qui se fait appeler le Puppet Master. Capable de pénétrer
le ghost (autrement dit, l'âme) d'individus humains pour mieux les manipuler il
est vite devenu l'ennemi public numéro 1. La toile de fond scénaristique, une
intrigue politico policière mêlée à une guéguerre entre ministères aux intérêts
différents n'est finalement qu'un prétexte luxueux certes, mais un prétexte
quand même.
Car Ghost in the Shell, en plus d'être une pure merveille
visuelle, propose une vision du monde, de l'existence, de la condition humaine :
chaque scène résonne comme un avertissement, non pas de ce que nous pourrions
devenir, mais de ce que nous sommes déjà devenus. Des humanoïdes sans repères,
en pleine course technologique, mais à la recherche de leur essence : curieux
paradoxe de deux quêtes opposées. Agé de 10 ans, le message du film se fait
chaque jour plus pertinent.

La fin
d'un monde, la naissance d'un nouveau
Dans Ghost in the Shell, les hommes sont
dépassés par leur propre exigence d'efficacité : la planète est devenue réseau,
l'acteur s'est fait numérique. L'organique reste spectateur d'un univers qui le
dépasse et qui par définition lui est étranger. Et on assiste à l'édification
d'un nouveau monde sur les ruines de l'ancien : les deux cohabitent encore, mais
le darwinisme étant ce qu'il est l'un devra bientôt s'effacer devant l'autre.
Une opposition revient constamment dans le film, entre une
vieille ville en décrépitude, avec ses ruelles sombres et sales, emplies de
déchets (une vision très sombre de la ville et pourtant étrangement familière)
et la ville tentaculaire, ses grattes ciels d'une propreté géométrique
effrayante peuplés de cyborgs et d'hommes tellement modifiés par leurs implants
qu'ils n'ont justement plus rien d'humain. Cette opposition se retrouve à
travers les personnages : les vrais acteurs du systèmes sont les cyborgs, les
hommes eux sont représentés comme totalement dépassés par leur environnement.
Chétifs, désabusés, presque désincarnés, on les voit errer dans la ville comme
des fantômes. Ils ne comptent pas ; ils sont comme autant de têtes de bétails
dans l'enclos de leur ville.

L'abolition des
frontières entre humain et machine
Dans Ghost in the Shell, l'entité "Puppet
Master" arrive à pénétrer le ghost d'êtres humains pour les manipuler. Comme en
enlevant et remplaçant les fichiers d'un serveur il est capable de changer et de
modifier chaque souvenir, chaque parcelle de l'identité d'un humain. L'homme est
devenu un simple terminal de réseau, piratable comme un simple ordinateur. Le
film fait tomber les barrières entre humain et machine, entre vie et technologie
et pourtant les oppose : les deux se cherchent, se mélangent sans se trouver,
s'observent comme deux étrangers, sans se comprendre. L'absurdité d'une fusion
suicidaire. Voilà de quoi traite Ghost in the Shell.
Et c'est là qu'il touche à la virtuosité : un des seuls
personnages rassurant du début du film est un éboueur. Rassurant parce qu'au
milieu d'un monde de cyborgs aux capacités augmentées, il respire l'humanité
médiocre (nous, quoi !). Son regard, ses expressions si naturelles, ses
préoccupations, ses angoisses si humaines… Ce n'est en fait qu'un homme au ghost
piraté, une marionnette contrôlée par une machine !! C'est une gifle lancée à la
face du spectateur : si une machine peut rendre une marionnette humaine et
incarnée à la perfection, que reste-t-il aux hommes ?

Entre deux
mondes, Mokoto Kusanagi
Face à ce changement d'ère, Mokoto femme
cyborg dont on assiste à la naissance dans la première scène du film. Un cyborg
avec un ghost : sa partie vivante, son âme, l'infinitésimal qui la rattache à
l'humanité. Sans doute celle qui la pousse à se poser des questions sur son
existence, sur sa venue au monde avec son âme de femme et son corps synthétique.
Les deux se détestent pourtant mais là aussi cohabitent. Mokoto est aussi un
fantôme à sa façon, hantée constamment par ces questions : est-ce que la
conscience détermine l'appellation de vie ? D'où viennent ses souvenirs, sa
personnalité ? Qu'est ce est intrinsèque à l'humanité, au-delà de la conscience
d'exister ? Mokoto cherche sa partie vivante, mais ne la trouve pas du côté des
humains. C'est ainsi que le film commence par une naissance, et s'achève par une
mort et une renaissance.
Ghost in the Shell n'a cependant rien d'une leçon de
philosophie prétentieuse et creuse (cf. la trilogie Matrix) : la subtilité du film réside
dans le fait qu'il induit un flot de questions sans imposer de réponses, de
vérité vraie.

Esthétique du
désespoir
Sur le plan esthétique, ce film est saisissant
: la vision de la ville délabrée sombre et comme peuplées de fantômes laisse
comme un arrière goût tenace à l'esprit. Une lumière étrange baigne les décors
et les personnages : une lumière irréelle, comme celle qui inonde les rêves ;
elle donne un cachet diaphane, évanescent à tout ce qu'elle touche.
Les personnages apparaissent à l'écran d'une grande justesse
: les regards y sont pour beaucoup. Celui de Mokoto est ahurissant : beau,
troublant et pourtant étrangement vide et inexpressif. Perçant et halluciné. En
tout cas inhumain.


Gueule de bois
métaphysique
Que reste-t-il aux hommes ? Cette question est
paralysante. Mais tout au long du film, on a l'impression d'être paralysé : par
la musique déjà. Incroyable musique. Bouleversante musique. Une association de
chœurs traditionnels japonais et de percussions qui vient ponctuer par trois
fois le film. L'effet est saisissant. Dans ces moments, toute la poésie de Ghost
in the Shell se libère comme naturellement. Le temps se ralentit, s'étire et la
caméra se laisse porter comme par inertie. Comme l'humanité, le film berce et
engourdit le spectateur.
Le réveil est parfois difficile : les scènes d'action pures
et dures sont rares mais frappantes, voire traumatisantes. La violence ne se
cache pas dans Ghost in the Shell. Elle est obscène, éclabousse le visage :
l'automutilation de Mokoto dans la dernière scène de combat du film est très
pénible à soutenir. Sans doute nécessaire pour comprendre la psychologie d'un
cyborg : un esprit dans un corps étranger, dans une coquille.
Et pourtant le film est charnel : les cyborgs ont des corps
aux formes (très) généreuses. Comment ne pas oublier que Mokoto est une machine
animée par un ghost certes, mais une machine quand même… De la sensualité se
dégage d'elle en même temps que de la froideur et de la distance. Le film
renvoie son côté inhumain à la face de façon presque sadique dans la scène de
l'automutilation.

Bref Ghost in the Shell est un incontournable : une œuvre habitée. Habitée par un souffle prophétique, par une profondeur dans laquelle il est facile de se perdre. Une œuvre ambiguë, peuplée de multiples interprétations. Un film qui n'apporte pas de réponses et qui plonge dans la confusion. Un film sombre, violent et poétique. Une merveille.